Comment le meilleur ami de l’homme est devenu un détenu?
Quand j’étais enfant, mes parents laissaient souvent notre chien sortir seul, même en ville. Il portait un collier, et, dès qu’il grattait à la porte, on lui ouvrait. Il partait vadrouiller, revenait parfois tard, et on l’apercevait même à plusieurs kilomètres, accompagné d’un autre chien. Cette petite bande improvisée ne semblait gêner personne : le quartier tolérait, voire appréciait, ces flâneurs à quatre pattes.
Aujourd’hui, c’est difficile à imaginer. Un chien qui se balade sans maître déclencherait aussitôt des alertes sur les réseaux sociaux : soupçons d’abandon, de dangerosité… En quelques décennies, on est passé d’une relative confiance à une surveillance quasi carcérale. Pourtant, on continue d’appeler le chien « le meilleur ami de l’homme », alors qu’on le tient désormais en laisse, qu’on l’enferme dans un appartement ou un jardin clôturé et qu’on contrôle chacune de ses sorties.
Certes, la ville est plus dense et la circulation plus dangereuse qu’auparavant, et certains chiens mal éduqués peuvent poser problème. Mais faut-il pour autant traiter chaque toutou en promenade libre comme un fugitif ? Par peur de l’accident ou du jugement, on a choisi la contrainte systématique. Et si, sous couvert de bonnes intentions (« pour son bien », dit-on), on cherchait surtout à se rassurer, nous-mêmes, en tant qu’humains ?
La question dépasse finalement la simple relation homme-chien : n’est-ce pas là le symptôme d’une société toujours plus contrôlée, où la sécurité prime sur toute forme de liberté ? Il y a aussi ce paradoxe : ceux qui revendiquent le plus leur amour pour les animaux ne deviennent-ils pas, bien malgré eux, leurs principaux geôliers ? Guidés par la peur ou un excès de prudence, on en arrive à priver nos compagnons d’une partie de ce qui fait leur bonheur : l’exploration, l’autonomie, le contact avec l’extérieur.
Alors, où se situe la frontière entre protection et enfermement ? Sommes-nous réellement prêts à offrir davantage de liberté à nos chiens, ou préférons-nous continuer de les garder sous clé, au risque d’annihiler une bonne part de leur nature ? C’est un débat qui mérite d’être posé, car si le chien est vraiment notre « meilleur ami », peut-être pourrions-nous lui faire un peu plus confiance. Et nous accorder, par la même occasion, la liberté d’envisager une autre façon de vivre ensemble.

